accueil /  blog
  Au cœur des Andes
24/04/2015

Nombril du monde, capitale de l'Empire Inca dont l'expansion au 15ème siècle demeure un tour de force qui force l'admiration, Cuzco est une ville chargée d'histoire. Européenne, des ruines, j'en ai déjà vu. Cette magie de l'humanité, si perfectible mais si imaginative, si créative, j'ai pu continuer à m'en émerveiller. Mais le Pérou, c'est surtout l'opportunité d'en distinguer des mystères, qui le resteront probablement à tout jamais, nous ramenant à ce que nous sommes : notre imagination, face aux interrogations, reste notre meilleure alliée.

Accepter de ne pas être sûrs et de toujours se remettre en question. Échappée trois semaines de l'hiver canadien, le dépaysement se fait sentir dès l'atterrissage à Cuzco. Dans la température, dans le cœur, qui pulse un air moins oxygéné, puis dans le regard, dès l'ouverture de mes rideaux le lendemain de mon arrivée. Là, vous oubliez vite votre souffle. Entourée de montagnes, la ville grandit au rythme de leurs courbes. S'adaptant également aux ruines Inca, qui se targuent de leur poids, dont l'unité de base serait la tonne.

Ce qui nous donne des murs à deux étages, une partie moderne surplombant la perfection des puzzles de pierres incas, quasi impossible à détruire pour les côlons du 16ème siècle. Si l'alliance de l'influence espagnole et des civilisations pré-colombiennes et incas s'affichent au grand jour dans toute la ville, il est aujourd'hui une troisième dimension à ce syncrétisme, le tourisme. La place des armes en est l'expression la plus visible. Assez internationale, elle compte son lot de firmes, qui doivent néanmoins répondre à des normes d'affichages. L'éternel McDonald est ainsi annoncé par un M noir, sobre et discret.

Dans tous les cas, je le découvre bien vite, pas besoin de fast-food, le Pérou regorge de délices culinaires. Les gourmands, les fines bouches, les gloutons, peuvent s'en donner à cœur joie, pour des tarifs qui, au regard de mon porte monnaie d'européenne, sont dérisoires. Une de ses richesses, et un formidable allié contre le mal d'altitude, c'est la coca. Tous les jours au petit-déjeuner, on se retrouve face à son maté de coca, et c'est tout un symbole.

Aujourd'hui, c'est aussi tout un combat. Si lors d'un contrôle routinier à l'aéroport vous vous faites prendre la main dans le sac à trafiquer du thé de coca (inconscient !), il y a de fortes chances pour que ce qui est déjà arrivé à des touristes à Genève se reproduise. Élimination desdits sachets, amende salée, mais aussi contrôles d'urines, la coca souffre d'une perception extrêmement négative. Rappelons que le seul importateur légal de feuilles de coca aux Etats-Unis est Coca-Cola. Mais rappelons aussi que la feuille de coca en elle-même ne peut absolument pas être considérée comme une drogue.

Si elle a des propriétés, comme tout ce que la nature produit, elle me provoque autant d'effet qu'une infusion de menthe fraîche qui sort du potager de ma mère dans ma Bresse natale. Mais du fait de son utilisation dans la fabrication de la cocaïne, cette pauvre petite plante est ramenée à un statut de criminelle, rejetée par tous, aussi hypocrite que cela puisse paraître quant à la notoriété de la boisson gazeuse la plus consommée au monde. Mon organisme s'habitue donc progressivement aux 3400 mètres d'altitude (grâce à la coca ?), et l'exploration s'ouvre à moi à chaque coin de rue.

Ici on ne cherche pas quelque chose, on laisse tout venir à soi. Prendre un taxi, s'enfoncer dans les rues pavées à sens unique, poussiéreuses malgré la saison des pluies, et fermer les yeux sur la conduite impétueuse et irrespectueuse du chauffeur. Oubliez ici le respect des (rares) feux tricolores ou la courtoisie de laisser passer une poussette. Déjà, des poussettes, il y en a peu, vu la largeur dérisoire des trottoirs. Les klaxons sont donc partie prenante de l'environnement sonore de la ville, et on finit par s'y habituer. C'est même un peu triste de ne plus les entendre, après. Malgré ça, il y a peu d'accidents. Est-ce dû à leur réactivité à toute épreuve, usant du frein et de l'accélérateur sans se soucier le moins du monde du gâchis d'essence, ou bien à la présence de représentations religieuses dans tous les taxis ? Mystère.

Filant sur les routes, et s'éloignant un peu du centre-ville où les attrapes-touristes exaspèrent (légèrement), où les mendiants vous sollicitent (mais pas tant que ça), on découvre les « banlieues », là où les routes ne sont plus asphaltées, où les poubelles ne sont pas pas ramassées, où les chiens errants sont les gardiens de ce territoire qui me paraît hors du monde. Pourtant, les gens que j'ai pu y rencontrer mènent une vie simple, loin de mes préoccupations, et n'en paraissent pas malheureux. Loin par contre malheureusement de certains soucis accentués par le développement. Le développement, c'est joli dans l'idée, mais dans la réalisation, ça se fait n'importe comment, dans n'importe quel ordre.

Ce n'est visiblement pas la priorité du développement économique et touristique de sensibiliser et de mettre en place des mesures pour le retraitement des déchets, qui encombrent les rivières, ou plus globalement, pour l'environnement. Une usine que nous croisons en roulant en direction de Chinchero témoigne également de l'insertion des fertilisants chimiques dans une agriculture jusqu'ici naturelle. Propre et aussi récoltée à la sueur du front de ses travailleurs, qui œuvrent en équipe avec les bœufs et les mules, que nous croisons le long des routes. Même si un John Deere vert vif agrippe mon regard dans un village perdu au milieu de nulle part, les tracteurs n'ont pas encore le monopole, restant beaucoup trop chers. Juste après le tourisme, l'agriculture et l'extraction minière sont les fers de lance de l'économie péruvienne. Cuzco permet ainsi d'observer cet étrange mélange, entre anciennes civilisations, touristes, locaux, communautés rurales, nature et développement. Une ville qui jamais ne s'éteint, qui s'inscrit dans le passé et le présent, sans pour l'instant sembler trop se soucier de demain, témoignant de la faiblesse du développement, repoussant au lendemain les soucis qu'il faudra affronter quoique l'on fasse.

SALOMÉ IETTER